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MPP1 - Utopies d’architectes du rêve à la réalité

Statut

Utopies d’architectes du rêve à la réalité - 2015_...

UTO01

Sujet : Utopies d’architectes du rêve à la réalité

Auteur : Ulisses Matos Vieira Machado, Eirini Peraki, Antoine Perron, Frédéric Pellenq

Diffusion : Frédéric Pellenq et Salomé Rigal

Avant-propos
Texte(s) étudié(s):
Jean Paul Jungmann, La fonction utopique
Mots clefs :
Utopie, rêve/réalité, techniques, représentation, construction, politique et société
Citations :
« Hén oîda hóti oudèn oîda »
Socrate
“On croit que les rêves sont faits pour être réalisés. C’est le
problème des rêves. Les rêves sont faits pour être rêvés.” Coluche
Note sur l’illustration de couverture :
Les 3 lignes blanches s’élevant progressivement représentent le concept de degré d’utopisme que nous allons développer dans l’article. Ce degré est basé sur le niveau de proximité du projet avec le Réel, figuré ici par la dalle blanche sur un rocher.
Depuis quelques années, il nous a semblé que l’utopie est
réapparue en force dans le débat public.
La crise économique et sociale généralisée, ainsi que l’urgence
environnementale ont favorisé l’apparition de nouveaux rêves,
de nouveaux projets pour l’avenir.
Dans notre article nous avons voulu classer la multitude
d’exemples d’utopies. Nous avons aussi essayé de garder une
attitude théorique et d’éviter d’étudier la question sous un
angle uniquement historique, voire historiciste.
Nous avons eu pour modèle la démarche de chercheurs tels
que Françoise Choay, qui justement associe approche théorisante
et connaissance historique profonde et précise.

Introduction
Le terme d’utopie a été inventé par Thomas More, philosophe anglais du XVIe siècle. Il est composé du terme grec « topos », le lieu, et du préfixe « u- », qui a deux interprétations différentes : il peut signifier l’idée de bonheur (comme dans eu-charistie, ou eu-phorie), mais il peut aussi exprimer la négation, utopie signifie alors « lieu qui n’existe pas ». L’utopie présente donc un lieu harmonieux, idéal, parfait, mais avant tout un lieu qui n’existe pas, qui n’est que pure fiction. Nous allons voir dans cet article que les créateurs d’utopie n’ont pas tous la même position par rapport à l’aspect irréel de l’utopie.
Dans son ouvrage, Jean Paul Jungmann introduit le concept de fonction utopique1. L’idée est assez simple et pourrait être résumée de la manière suivante : tout projet architectural est, par définition une utopie. L’intérêt de cette idée est qu’elle s’articule en deux parties.
Tout d’abord, un projet architectural est issu d’une utopie. En effet c’est bien l’espoir d’une vie meilleure (que ce soit celle d’une seule personne, d’une famille, ou de toute une société), qui motive l’architecte dans son travail.
De plus, les représentations architecturales sont en elles-mêmes des utopies. Selon Jungmann, la volonté de faire faire coïncider un monde virtuel tridimensionnel sur une surface bidimensionnelle est forcément vouée à une forme d’échec, ou d’appauvrissement. Le projet, dans l’espace mental du concepteur, rencontre toujours un problème d’incompatibilité avec une forme représentée, et ce quel que soit le médium (dessin, peinture, même les maquettes à grande échelle sont toujours incomplètes, etc). Les artistes de la Renaissance ont inventé des solutions techniques pour contrer ce problème d’incompatibilité, tel que la perspective qui confond le point de vue du concepteur et celui de l’usager. Cependant, on sait que la perspective n’est jamais suffisante pour représenter un projet car, en circonstanciant le point de vue et en limitant le champ de vision, elle ne montre jamais de manière exhaustive un espace projeté. L’isométrie est une autre technique qui permet de bien représenter un objet tridimensionnel mais qui, comme la perspective, pose de nombreux problèmes d’exhaustivité de la représentation.
Le projet architectural, en plus de son problème ontologique de représentation, pose une seconde problématique d’ordre plus matériel, celle de sa réalisation. Comment est-il possible de concrétiser, c’est-à-dire de fabriquer le projet ?
Ce problème, rarement résolu par les auteurs d’utopies, explique la connotation parfois péjorative du terme, lorsqu’il est employé pour jeter le discrédit sur un projet. Il est intéressant de noter que ce problème de réalisation touche à la fois les utopies architecturales et politiques.
En effet, toute idéologie politique (du communisme à l’ultra libéralisme) naît aussi d’une utopie. Mais lorsque l’on veut concrétiser cette utopie3 sans avoir pensé le processus de réalisation, on aboutit systématiquement à des révolutions sanglantes puis des dictatures et des crimes de masse.
En architecture, l’ignorance du processus de réalisation conduit souvent à des aberrations techniques, environnementales, économiques et parfois même esthétiques. Lorsque qu’on cherche à construire un dessin au lieu de dessiner une construction, les problèmes techniques s’accumulent jusqu’à devenir parfois insurmontables. Nous faisons ici référence, entre autres, à l’architecture dite paramétrique, dont la conception a été facilitée par les technologies numériques mais dont la construction est encore extrêmement difficile. Les pseudo-concepts revendiqués par les architectes « nuage virtuel suspendu » « miroir en lévitation », se traduisent dans la réalité par des dépenses d’argent et de matériau absolument irrationnelles4. Encore une fois, on peut sérieusement douter de l’obstination à réaliser une utopie. Encore que ces projets, totalement dépourvus de projet politique ou sociétal, sont difficilement qualifiables d’utopies. Ils entrent dans la catégorie plus large des « rêves d’architectes »5.
Maintenant que nous avons posé les problèmes essentiels de l’utopie (sa représentation, sa concrétisation), nous pouvons présenter le concept qui nous as permis d’orienter notre démarche, celui du degré d’utopisme. Ce degré est un outil, semblable à une unité de mesure, qui nous permet de classer les utopies. Le degré d’utopisme est la synthèse de deux variables : la faisabilité du projet et la distance du projet par rapport au Réel.
Ce concept de degré d’utopisme nous permet de revenir à notre thème commun celui du rêve comme moteur de la technique. Nous allons en effet nous demander en quoi la distinction de plusieurs « degrés d’utopisme » nous permet de mieux comprendre les innovations techniques générées par les utopies ?
Les techniques appliquées à l’architecture peuvent être regroupées en deux domaines principaux : la représentation et la construction. Nous allons voir que l’échelle des projets varie selon le degré d’utopisme, et que ceci entraîne donc des différences dans les techniques de construction et de représentation de ces projets. Nous verrons aussi que la succession des utopies dans l’histoire peut s’expliquer par une variation du degré d’utopisme, variation dont on se demandera finalement si elle peut être considérée comme cyclique.

Degré 3: Les utopies chimériques
Les utopies chimériques (ou délirantes, irrationnelles, excessives) sont très éloignées du Réel. Il s’agit sans doute du premier type d’utopie qui nous vient spontanément à l’esprit.
Ces utopies, quelque soit leur date de conception, sont inspirées par le futur, qu’elles attendent avec impatience. Elles ont pour sources d’inspiration la technologie6 et la science7 (astronomie, physique quantique, etc) mais aussi la science-fiction ou encore les productions culturelles à vocation commerciale, aussi appelée culture de masse (comics, blockbusters, musique pop, etc). Ces différents univers visuels influencent les modes de représentation des utopies. La vraisemblance et l’exactitude du dessin ne sont plus des qualités désirables. Les architectes représentent leur projet au moyen de collages, de photomontages, de sérigraphie, de croquis naïfs, etc. Des groupes tels qu’Archigram, Archizoom, Superstudio, Aérolande, Architecture-Principe les Métabolistes entrent tout à fait dans cette catégorie.
Les projets architecturaux défendus par ces architectes sont véritablement des utopies car ils sont accompagnés d’une vision politique et sociale nouvelle, souvent révolutionnaire.
Certains projets sont en fait une parodie d’utopie, pour mieux dénoncer des phénomènes urbains jugés néfastes. Par exemple, la No-Stop City de Branzi ou le Monument Continu de Superstudio, tous deux des métropoles infinies, informes et homogènes, sans centre ni limites, sans monument ni histoire sont une métaphore de cette urbanisation « générique »8 et mondialisée qui submerge lentement les 5 continents.
Ces utopies ne sont presque jamais réalisées, car en réalité, elles n’ont pas vocation à l’être. Il s’agit bien de projets purement théoriques et abstraits. Leur influence sur le Réel s’opère de manière indirecte, par le biais du changement des mentalités.
Cependant lorsque ces projets sont construits, ils apportent souvent des innovations technologiques, notamment par leur utilisation de matériaux nouveaux, tels que les films plastiques gonflables pour Aérolande ou bien les résines, mousses et autres dérivés du pétrole pour le designer Verner Panton.

Degré 2: Les utopies rigoureuses
Le terme de rigoureux a été choisi pour son ambiguïté. En effet ces utopies semblent parfaitement rationnelles et précises mais s’avèrent très souvent froides voire sévères.
Tout d’abord, il faut noter que les architectes à l’origine de ces utopies veulent refonder une nouvelle société moderne, meilleure, permettant l’épanouissement de tous.8 Pour ce faire, ils estiment que l’architecture est le meilleur moyen d’opérer cette transformation radicale. Ils insistent souvent sur l’urgence de la nécessité de réaliser leurs utopies9.
Pour mieux se faire comprendre, les architectes produisent alors un grand nombre de représentations de leur projet : tous les dessins géométraux habituels (plans, coupes, élévations), ainsi que des formes plus novatrices : perspectives aériennes, croquis sensibles, diagrammes fonctionnels, schémas explicatifs, maquette de principe etc. Le but est de s’approcher le plus possible d’une description exhaustive du projet, afin de mieux communiquer au grand public son caractère révolutionnaire.
Pour tenter de se repérer parmi toutes les différentes utopies de cette catégorie, il peut être utile de se référer au classement de Françoise Choay dans L’urbanisme, utopies et réalités. Elle distingue donc trois catégories dans ce genre d’utopies : les modernistes progressistes (Tony Garnier, Hilberseimer, Gropius, Le Corbusier, etc), les culturalistes (Ebenezer Howard, Raymond Unwin, Camillo Sitte) et enfin les anti-urbanistes: Wright et son projet Broadacre City.
Ces utopies sont la plupart du temps réalisées, car c’est là l’objectif principal de leurs auteurs. Le problème vient du fait qu’elles sont souvent été réalisées bien après leur conception, souvent même après la mort de leurs auteurs. On pense notamment aux grands ensembles se réclamant de la Charte d’Athènes ou aux banlieues pavillonnaires sensées s’inspirer des cités jardins de Unwin.
Il est intéressant de remarquer que ces utopies, une fois réalisées, ont inspiré nombre de dystopies (vision d’une société cauchemardesque, antithèse de l’utopie)10. L’idéologie du mouvement moderne pose en effet un certain nombre de problèmes fondamentaux sur lesquels nous n’allons pas nous étendre, mais seulement en citer les plus graves : la réification de l’être humain, réduit à vivre dans « une cellule » satisfaisant ses « besoins élémentaires », le primat de la collectivité sur l’individu, l’idée étrange que la proximité physique favorise la proximité sociale, ou encore la vision universaliste l’architecture.
Ce dernier point nous intéresse particulièrement par rapport à notre thème de la technique. En effet les utopies « rationnelles » favorisent l’utilisation de matériaux industriels et standardisés tels que le béton, le verre et l’acier. Or ces matériaux prétendument universels ne sont en réalité ni fabricables partout, ni adaptés à tous les climats, ni à toutes les cultures.

Degré 1: Les utopies pragmatiques
Les utopies dites pragmatiques (ou réalistes, terre-àterre) ont une priorité absolue : l’action, ici et maintenant. Ceci entraîne des conséquences sur le plan formel. Tout d’abord ces utopies sont souvent caractérisées par une petite échelle. Les matériaux utilisés sont issus du recyclage ou du réemploi. L’utopie pragmatique a très peu de moyens, mais son but est aussi de créer le maximum avec le minimum de budget.
Les modes de représentation de ces utopies ne se limitent plus seulement au dessin, ils explorent aussi des formes proches de l’art contemporain, tels que l’installation, le land art, le happening, la performance, le street art, l’art en ligne, les projections vidéos, etc.Ces utopies sont aussi basées sur un nouveau paradigme idéologique. Le concepteur-génie-héros a disparu, il est remplacé par des organisations souvent appelés « collectifs » qui cherchent à inclure le plus possible les citoyens dans leur travail. Seul le collectif porte un nom (Bellastock, Coloco, Etc, Parenthèse, Exyzt, Todo por la praxis…), les participants sont volontairement anonymes. Une structure de conception et de production horizontale remplace donc l’ancienne logique pyramidale.
Une deuxième idée importante est celle de réinterroger la vie quotidienne, si banale et évidente. Inspirés par des groupes comme les Situationnistes ou Stalker, ces architectes veulent réinjecter de la poésie, de l’art et du ludisme dans l’espace public afin de susciter l’étonnement, la surprise et pourquoi pas l’émotion des citoyens.
En outre, ces groupes, portent une critique plus ou moins appuyée par rapport aux réalités actuelles telles que le gaspillage énergétique, la pollution, les monopoles, le cadre traditionnel de production du bâtiment11 (standardisation, absence d’architectes dans la conception, logique de rentabilité économique dominante, réduction des surfaces12, multiplication normes, conflit avec les entreprises, système de reconnaissance par la presse et les institutions, etc).
Enfin, nous pourrions remarquer que les œuvres réalisés par ces architectes ne sont pas à proprement parler des utopies, mais plutôt des fragments d’un univers utopique qu’ils rêvent collectivement. Si le travail produit n’est donc pas l’utopie en elle-même, on comprend qu’elle la suggère, qu’elle évoque. C’est dans ce sens qu’on pourrait parler d’une utopie métonymique, dans laquelle une partie suggère le tout. L’intérêt d’une telle démarche, ne présentant qu’un aperçu pour une durée souvent limitée, (installation temporaire, festival, etc) est de ne pas imposer une vision du monde idéal à la société entière. L’erreur fondamentale de tous les projets utopiques modernes était de penser que le rêve du concepteur allait parfaitement coïncider avec les aspirations des habitants, ce qui ne fut pas le cas, comme on a pu le constater avec, entre autre, le rejet massif des grands ensembles.

Conclusion
Nous avons donc pu voir qu’en fonction du degré d’utopisme des projets, les architectes inventaient des innovations techniques aussi bien dans le domaine de la représentation (perspectives, images de synthèse maquettes numériques, etc) que dans celui de la construction (standardisation, préfabrication, emploi de matériaux nouveaux, réinvention de techniques ancestrales et low-tech, recyclage, etc).
En outre, même si nous avons essayé d’inclure des exemples d’utopies de toutes les époques, on a aussi pu esquisser un ordre chronologique évident sur la période du XXème siècle jusqu’à nos jours.
Du début du siècle jusqu’aux Trente Glorieuses, les utopies rationnelles du mouvement modernes dominent largement le débat public. De nombreux architectes, excédés par la misère, le manque d’hygiène et la mortalité qui mine le peuple, mais aussi par le passéisme et le conservatisme des Beaux-Arts, réclament un ordre nouveau, voire une tabula rasa. On connaît par la suite le triste sort de l’application de leur doctrine (grands ensembles, quartier de bureaux, destruction du patrimoine, etc).
Ensuite, entre les années 1960 et 1980, un vaste mouvement de critique de l’architecture moderne apparaît13, parfois appelé post-modernisme14. Cette critique amalgame les défauts de l’architecture moderne avec ceux du système politico-économique qui l’a engendré. Sont dénoncés en vrac : la monotonie, l’austérité, le manque de gaîté, l’excès de rationalisme et de fonctionnalisme, la conception machiniste de l’être humain et de la ville, la liste est longue. Elle propose donc des utopies proches du délire architectural, mais conçues davantage pour faire réfléchir plutôt que pour être construites.
Depuis les années 1990, on semble assister à l’émergence d’une nouvelle forme d’utopie, plus réaliste, plus terre à terre, lassée par les projets totalement délirants des années 1970. En effet, les utopies précédentes ne se posaient pas véritablement la question de la réalisation des projets, ce qui semble aujourd’hui primordial. « On veut du concret », entend-on systématiquement face aux discours politiques prometteurs. La débauche de technologie hypersophistiquée, l’utilisation immodérée de matériaux plastiques non durables et le manque de fonctionnalisme des utopies délirantes sont aussi dénoncés par les nouveaux utopistes pragmatiques. Ultime faute de ces projets délirants, les quelques-uns qui se sont réellement construits ont été rachetés par la société du spectacle et de consommation15, honnie par les auteurs de ces utopies eux-mêmes.
Comme nous l’avons déjà dit dans l’avant-propos, il nous semble qu’aujourd’hui, on assiste à un retour en force des utopies, et plus précisément des projets rationnels à visée opératoire. Si au XXe siècle, la conception de ces utopies s’expliquait par des conditions de vie très difficiles en Europe, depuis une vingtaine d’année une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon, celle du réchauffement planétaire. C’est donc logiquement que l’on voit apparaître de nombreuses utopies rationnelles orientées vers le développement durable. Certaines sont déjà réalisées16, d’autres sont en cours de réalisation : éco-quartiers dans toutes les métropoles européennes, mais aussi villes nouvelles telles que Dongtan, en Chine ou Masdar, au Qatar. À partir de ce constat du retour des utopies rationnelles, est-il possible d’envisager une logique cyclique dans la variation du degré d’utopisme ? Après ces utopies rationnelles, de nouvelles utopies délirantes vont-elles réapparaitre ? L’avenir nous le dira.

Document lié : Utopies_d_architectes_du_reve_a_la_realite.pdf

Voir aussi :

Groupe thématique : TD

Thème majeur : Utopies

Notions - mots clefs : Utopie, rêve, réalité, techniques, représentation, construction, politique, société

Activités : Texte, Article

Famille : Texte "article revue"

Échelle : L

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