Menu

ropa1 - Jean Nouvel "L'avenir de l'architecture n'est plus architectural"

Statut

Jean Nouvel "L'avenir de l'architecture n'est plus architectural" - 1980_...

Sujet : L'avenir de l'architecture n'est plus architectural

Auteur : Nouvel Jean

Diffusion : Les cahiers de la recherche architecturale

Jean Nouvel
"L’avenir de l’architecture n’est plus architectural"
1980
« L’oeil ne voit pas des choses mais de formes de choses qui signifient d’autres choses »
Italo Calvino
L’architecture c’est, encore aujourd’hui, l’art de choisir le vocabulaire
formel d’un bâtiment sur mille. Elle peut crever sans provoquer
beaucoup de larmes : à de rares exceptions près, l’architecture est
triste, monotome et sans surprise.
Les moderne n’en finissenet pas de ressasser leur Corbu, gris et
gros. Le rationalistes forment le dernier carré avant de se rendre. Les
technos n’éblouissent plus personne avec leurs prouesses à la
traine. Les nostalgiques ont peur de perdre la mémoire et nous font
pleurer sur les charmes perdus de la ville du XVIIIe. Les formalistes
obsèdent le triangle, le cercle ou le carré en fonction de leur
déterminisme génétique ou d’une mauvaise rencontre non
débusquée par leur psychanalyste.
Le jeu savant, correct et magnifique des volumes, n’amuse plus
personne.
La ville s’étouffe, s’engraisse de replis mous dans les zones dites
périphériques. La circulation se fait mal. Les mauvaises cellules
s’éparpillent. Le coeur est malade. Les extrémités fourmillent. Le
cadre de vie, lui, est honoré, accroché dans la salle à manger de
chaque pavillon, de chaque lotissement, de chaque banlieue : il
participe à toutes les conversations. Sur le cadre, l’arbre est
respecté, adulé, il abrite l’auto et cache la forêt qui cache
l’architecture.
Dans ces circonstances, les architectes ont parfaitement compris
que l’architecture n’était pas accessible au peuple et ont décidé de
ne plus parler d’architecture qu’entre eux, afin disent-ils,
d’approfondir leur savoir interne.
Ils parlent tellement d’architecture qu’ils ne parlent plus du reste. Les
autres (les non architectes), n’entendant plus parler d’architecture,
parlent du reste. Quand un architecte entend un autre (nonarchitecte)
parler d’architecture il le traite d’incompétent et lui
conseille de parler d’autre chose. Quand un autre entend des
architectes parler d’architectures, il n’y comprend rien et leur
conseille de parler d’autre chose.
Cela a faillit mal tourner pour les uns, car les autres ne faisaient plus
appel à l’architecte pour construire. Heureusement, la loi a secouru
le malheureux artiste en décrétant que désormais, seul l’artiste
pourrait constuire pour les autres, ce dont il s’accomode
parfaitement, pouvant construire calmement, sans surprise, en toute
légalité. De façon à le délivrer de toute angoisse (la solitude de
l’artiste face à son terrain vide est absolue) le législateur lui a
fortement conseillé de se conformer à ses prescriptions. Ainsi,
l’architecte, rassuré, guidé, suit-il désormais les quelques recettes
aujourd’hui inscrites au piètre menu des réfectoire administratif :
l’erreur n’est plus la sienne ; le code étant suivi, c’est celle de
l’administration.
Alors, les architectes ont discuté et se sont partagés. Les plus
nombreux, respectueux de l’ordre établi, ont décrété que le chaos
urbain et périubain n’était pas de leur fait et leur métier consistait
avant tout à rentrer dans les prix, dans les délais, avec un « produit »
techniquement fiable.
Certains se sont réfigiés sur leur planète de papier, dans leurs
utopies futuristes ou passéistes, se prenant pour Piranese ou
Boullée.
Une minorité (agissante comme il se doit) a décidé d’attendre le
grand soir qui miraculeusement, rendra, à nouveau tout possible.
Restant les Don Quichotte, les sang-chaud, les pense à … J’en suis,
pour toutes les raisons qui découlent du pernicieux constant qui
précéde.
Et contre les moulins, les vents, les marées, les marais et aussi les
urbanocrates et surtout les docteurs en architecture, je prédits que
l’avenir de l’architecture n’est pas architectural. Ce n’est pas par
notre savoir interne que l'on dénouera la crise de l'architecture. La
solution n'est pas cachée dans les codicilles d'Alberti, Piranèse,
Lequeu, Ledoux. L'important n'est pas de savoir quel sillilge prendre,
quel maître adorer, quelle architecture imposcr, quels architectes
excommunier. L'architecture ne peut plus être ce qu'elle prétend être,
je ne sais quel « art d'organiser l'espace » ou quel « jeu savant de
volumes ». L'architecture ne peut plus etre le un-pour-mille de la
construction financé par les mécénes amoreux ou les pouvoirs en
quête dc style. L'architecture doit sortir de ses fronlières, bousculer
ses gardiens élitistes et finir d'être un privilège qu'acune révolution
sociale ne viendra abolir. C'est le rôle des architectes que de libérer
leur muse.
Pour cela, il faut s'exprimer par tous les moyens et principalement
par le construit, il faut entrer en résonnance avec une toute autre
culture ambulante, puiser ses sources dans toute une civilisation.
L'exemple du mouvement moderne est, sur ce plan, signifiant ; estce
l'histoire de l'architecture qui l'a inspiré ou bien la révolution
industrielle, ou encore Fourier, Proudhon, suivis de Kandinsky,
Mondrian, Klee .. ?
L’architecture ne peut plus etre la seule quète visuelle du Beau (alors
QUe depuis longtemps les artistes, plasticiens, peintres. sculpteurs,
photographes, cinéastes, musiciens, poètes ont dépassé la seule
valeur esthétique pour raccompagner, la suppléer, la remplacéer par
celle de la signification).
L’architecture doit désormais signifier. Elle doit parler, raconter,
interroger, au mépris si besoin est (et, souvent, besoin est) de la
pureté technologique, de la tradition construite, de la conformité des
références aux modèles culturels (qu’ils soient d’origine classique ou
moderne).
Elle doit s’adresser à l’esprit plus qu’à l’oeil, traduire une civilisation
vivante plus qu’un héritage. Pour cela tous les moyens sont bons : le
symbole, la référence, la métaphore, le signe, le décor, l’humour, le
jeu, l’ironie, le plagiat, l’innovation, la tradition, le style… Tous les
mots sont permis. S’ils sont utiles au sens donné. S’ils sont compris.
De ce point de vue, l’avenir de l’architecture est plus littéraire
qu’architecturale, plus linguistique que formel. Si l’architecture
devient ce moyen de véhiculer des idées, de signifier par l’espace,
l’architecte, par voix de conséquence, est un homme qui dit (avec le
construit comme langage), qui parle à ceux qui vont vivre l’espace
qu’il définit. Ce qu’il dit, ce qu’il choisit de dire, est au moins aussi
intéressant que sa façon de la dire. LE contenu du message
architectural n’est plus a choisir dans les annales comme si
l’architecte était un auteur littéraire du XVIIe, choisissant son drame
dans la mythologie ou l’histoire antique.
Comment l’architecte va-t-il choisir ce qu’il va dire ? Ca-t-il toujours
se répéter en artiste obsessionnel ? Seule la conscience du
contexte, la connaissance du milieu dans lequel il construit peuvent
lui permettre de trouver un sens réel. Connaissance physique,
historique de ce milieu (conscience des possibilités d’évolution
durant l’espérance de vie du bâtiement projeté), connaissance
humaine (comment le milieu est ressenti par ceux qui le vivent,
comment est attendu le bâtiment à créer, s’il y a adéquation entre le
programme et sa vocation sociale…)
C’est bien là le sens de ce dialogue préalable, de cette
« participation » tant décriée par les uns, tant réclamée par des
autres.
Recueillir les informations, vérifier les hypothèses, pour orienter ses
choix, c’est une condition nécessaire pour créer une architecture, elle
est loin d’être suffisante. Intégrer les données n’implique pas trouver
la solution. Refuser de les intégrer implique refuser d’y répondre.
C’est dans ces dialogues préalables que l’architecte a le plus de
chances de trouver un sens social, un sens commun à ce qu’il va
édifier.
C’est le propre de l’architecture-artiste de nier cette évidence : sa
propre satisfaction est le critère du bien. Sa solution est unique.
En quoi la prise en compte d’une demande limite-t-elle la dualité de
la réponse architecturale ? Finissons en avec le mauvais procès qui
voudrait qu’un architecte intégrant un demande précise abdique son
savoir et se « coupe les ailes ». C’est souvent dans la demande que
l’architecte trouve la réponse. Sur ce plan, l’avenir de l’architecture
est démocratique.
Parlons du contexte, de l’environnement dans lequel se situe le
projet. Ce contexte permet-il une réponse sensée ? Le fatras urbain
et périurbain permet-il toujours à l’objet architectural de trouver un
sens ? Sinon, à quoi bon penser l’architecture ? Peut-on se contenter
de créer des objets d’ar(t)chitecture isolés faisant appel à un savoir
architectural de moins en moins partagé ? Aujourd’hui, l’architecture
s’arrête à l’objet (pris dans le sens d’unité de maîtrise d’oeuvre ou
d’ouvrage). NE devrait-on pas considérer comme problème
architectural préalable le rapport à créer entre plusieurs maîtrises
d’oeuvre ?
L’un des principaux problèmes architecturaux esl là, hors du
domaine de compétence reconnu aux architectce, de l'autre coté de
la barrière administrative, c'est un problème de pouvoir et
1'architecte est faible. Sous cet aspect essentiel, l'avenir de
l'architecture est urbanistique.
Le champ de l'architecture doit s'étendre à la définition du
vocabulaire, des nouveaux quartiers, aux orientations à donner aux
modifications urbaines. Là où les règles d'urbanisme d'aujourd'hui
s'exercent, ou les normcs technocratique, s'appliquent, où la censure
de bon goût règne, l’architecture ne pousse plus que par erreur.
Alors, que faire ? Constuire. De la façon la plus significative. Dans
90% des cas, il faudra prendre des positions critiques, incitatrices,
dénonciatrices, interrogatives, ironiques. Chaque bâtiment doit
provoquer une question sur la nature de ce qu’il aurait dû, de ce qu’il
aurait pu être. Quelques exemples personnels : quand on vous
demande de constuire dans un lotissmeent de la pire espèce (avec
toutes les même maisons consommées), entourez votre maison d’un
talus de deux mètres de haut, enfoncez la dans le sol pour qu’elle
recrée son paysage, avec chien assis, pour ne pas défigurer le
paysage, faites une maison invisible, rampante, camélon, en acier
rouillé et en châtaignier envahie par la végétation, quand on vous
refuse un permis de construire et que vous êtes obligés d’exécuter
des modifications, marquez les toutes en rouge sur la maison
construite. Si on vous fait travailler avec un modèle industrialisé et
répétitif, utilisez un seul élément et numérotez le de 1 à 3000 sur la
façade….
On m’objectera que ces attitudes intéressent peu l’homme de la rue
et qu’elles sont difficilement compréhensibles. Si l’histoire racontée
était aussi simpliste, ce serait vrai. Mais à l’interrogation posée par
l’attitude prise par rapport au contexte, il n’est pas facile d’échapper.
Chacun trouve sa réponse. C’est une lecture architecturale a
différents degrés qui s’effectue. L’auteur (l’architecte) doit savoir que
son livre (l’objet) sera lu, regardé, décrypté par un large public. La
caractéristique d’une architecture forte est d’être lue par tous et de
résister à cette lecture ; d’être lue par tous et de résister à cette
lecture ; d’être suffisamment profonde pour garder un peu de
mystère, pour susciter aussi des interrogations sans espoir de
réponse.
Où se situent ces prises de position dans la pensée architecturale
d’aujourd’hui ? Certains les disent post-modernes. Sous certains
aspects (les différents codes de lecture possibles, l’éclectisme,
l’ironie, le second degré… c’est probable. Mais existe-t-il une pensée
post-moderne ? Je ne le pense pas. Pour moi, actuellement, le postmodernisme
se définit par élimination. Sont post-modernes ceux qui
ne sont pas pré-modernes et qui ne sont pas modernes.
Pré-modernes : les amoureux de Quincy de Quatremètre, les
Versaillais qui font tout « à la française », de la fenêtre au jardin en
passant par la révérence, les doctrinaires qui prophétisent que les
lois sur l’esthétisme et le savoir architectural vont boulverser les
phénomènes économiques, les prédicateurs d’une cité européenne
aux places arcades et aux obélisques triomphant, les graveurs, les
copieurs, les maîtres.
Modernes : les alignés, les répétitifs, les carrés, les boites, les sociosociaux,
les fils légitimes de Cobu, les bâtards de Mondrian, les
suprématistes involontaires, les simplificateurs, les primaires, les
amnésiques du vocabulaire qui ont oubliés les mots des autres
siècles.
Restent les autres, les impurs. Qui formulent trois idées
simultanément, qui se souviennent, qui actualisent, qui décorent, qui
dénoncent, qui prennent leurs distances, qui écoutent, qui rient, qui
multiplient les signes, qui se mouillent, qui mélangent les cultures,
les souvenirs, les espoirs, les désespoirs, les fantasmes.
« Eclectiques radicaux », fabriquants de « canards » ou de
« hangars décorés », « symbolistes », « laids et ordinaires »,
spectaculaires, ironiques : ils vivent et traduisent leur époque.

Source image : France soir
Site pouvant apporter un complément : http://www.nunesantoinefrederic.com/pages/travaux/la-mediatisation-de-l-architecture-a-travers-la-presse-ecrite-1970-1985-decryptage-d-un-outil-essentiel-de-l-architecte.html

Document lié : th3_villien_nouvel_13_11_15_54_lavenir_de_larchitecture_nest_plus_architectural.pdf

Voir aussi :

Groupe thématique : texte

Thème majeur : Vers une architecture lisible

Notions - mots clefs : post-modernisme, architecture novatrice, architecture significative,

Activités : Texte

Famille : Texte "article revue"

Échelle : M

facebook Linkedin Viadeo